14. La Première Nuit
—Voyez-vous ça, fit Jace sans regarder Clary.
Il ne lui avait pas accordé un regard depuis qu'elle et Simon avaient franchi la porte de là maison qu'occupaient provisoirement les Lightwood. Appuyé à la baie vitrée du salon, il contemplait le ciel qui s'assombrissait à vue d'œil.
—Je pars aux funérailles de mon petit frère et, paf ! Je rate la fête.
— Arrête, Jace.
Alec était avachi dans l'un des fauteuils élimés qui figuraient parmi les rares meubles de la pièce. La demeure dégageait cette atmosphère un peu curieuse et inhospitalière qui caractérise les maisons d'étrangers. Ses murs étaient tapissés de papier fleuri dans des tons pastel, et le moindre objet semblait usé jusqu'à la corde. Un bocal en verre rempli de chocolats trônait sur la petite table près d'Alec ; Clary, qui mourait de faim, en avait englouti quelques-uns qu'elle avait trouvés secs et durs sous la dent. Elle se demanda quel genre de personnes avait vécu ici. « Le genre qui tire sa révérence au moindre danger », songea-t-elle avec aigreur. Ces gens-là méritaient qu'on leur prenne leur maison.
— Quoi ? répliqua Jace.
Il faisait assez sombre dehors pour que Clary voie son visage se refléter sur la vitre. Il portait la tenue de deuil des Chasseurs d'Ombres : ils ne mettaient pas de noir à l'occasion des funérailles, puisque c'était la couleur arborée sur le champ de bataille. En pareille circonstance, le blanc était de mise, et la veste qu'avait revêtue Jace était rebrodée de runes rouges au niveau du col et des poignets. Contrairement aux runes de combat, qui touchaient à l'agression et à la protection, elles étaient censées apporter du réconfort. Il portait aussi aux poignets des bracelets en métal frappés de runes identiques. Alec était lui aussi entièrement vêtu de blanc avec les mêmes runes rouge et or brodées sur le tissu de son costume. Par contraste, ses cheveux semblaient d'un noir de jais. Quant à Jace, il faisait penser à un ange avec ses habits blancs. Mais un ange vengeur.
— Pas la peine de passer tes nerfs sur eux ! s'exclama Alec. En tout cas, tu n'as aucune raison d'en vouloir à Simon, ajouta-t-il avec une moue contrariée.
Clary s'attendait à une repartie furieuse de Jace, mais il se contenta de rétorquer :
— Clary sait que je ne suis pas en colère contre elle.
Simon, les coudes appuyés sur le dos d'un fauteuil, leva les yeux au ciel et changea de sujet :
— Ce que je ne comprends pas, c'est comment Valentin s'y est pris pour tuer l'Inquisiteur. Je croyais que les projections étaient inoffensives.
— En temps normal, oui, expliqua Alec. Ce ne sont que des illusions. De l'air coloré, pour ainsi dire.
— Pas cette fois. Il a enfoncé le bras dans sa cage thoracique et il a tourné... (Clary frissonna.) Il y avait beaucoup de sang.
— C'est Simon qui a dû être content, ironisa Jace.
Simon ignora sa remarque.
— Est-ce qu'on a déjà vu un Inquisiteur qui ne soit pas mort dans d'horribles circonstances ? songea-t-il tout haut. C'est un peu comme la malédiction du batteur des Spinal Tap.
Alec se passa la main sur le visage.
— C'est fou que mes parents n'en aient pas été informés ! Je ne suis pas pressé de leur annoncer la nouvelle.
— Où sont-ils, au fait ? demanda Clary. Je les croyais à l'étage.
Alec secoua la tête.
— Ils sont encore à la nécropole. Ils se recueillent sur la tombe de Max. Ils voulaient rester un peu seuls.
— Et Isabelle ? s'enquit Simon. Où est-elle ?
Jace se rembrunit.
— Elle refuse de quitter sa chambre. Elle pense que ce qui est arrivé à Max est sa faute. Elle n'a même pas voulu assister à la cérémonie.
— Vous avez essayé de lui parler ?
— Non, on lui a flanqué des gifles ! Mais merci du conseil.
— Je demandais ça comme ça, protesta Simon d'une petite voix.
— On lui racontera, pour Sébastien, déclara Alec. Ça l'aidera peut-être à se sentir mieux. Elle répète sans arrêt qu'elle aurait dû se méfier de ce type, main si c'était un espion...
Alec haussa les épaules et reprit :
— Personne n'a rien remarqué. Pas même les Penhallow.
— Je vous avais bien dit que c'était un tocard.
— Oui, mais c'est parce que...
Alec s'interrompit et s'enfonça dans son fauteuil. Il paraissait épuisé : sa peau se détachait, grise, sur la blancheur immaculée de ses vêtements.
— Peu importe. Une fois qu'elle saura ce que mijote Valentin, je ne vois pas ce qui pourrait lui remonter le moral.
— Est-ce qu'il va vraiment lever une armée de démons contre les Nephilim ? songea Clary tout haut. C'est encore un Chasseur d'Ombres, tout de même ! Il ne peut pas anéantir son propre peuple.
— Nous sommes ses enfants, et ça ne l'a pas empêché de nous nuire, observa Jace en plantant son regard dans le sien. Alors comment veux-tu qu'il se soucie de son peuple ?
Aleç les dévisagea tour à tour, et Clary comprit à son air ahuri et désemparé que Jace ne lui avait pas encore parlé d'Ithuriel.
— En tout cas, on a au moins résolu une énigme, reprit Jace sans accorder un regard à Alec. Magnus a essayé d'utiliser une rune de filature sur les affaires que Sébastien a laissées dans sa chambre. Or, il n'a récolté aucun indice avec ce que nous lui avons donné. Rien.
— Qu'est-ce que ça signifie ?
— Que ces affaires appartiennent au véritable Sébastien Verlac. Le faux Sébastien les lui a probablement Volées. Et si Magnus n'en tire rien du tout, c'est parce que le vrai Sébastien...
— Est mort, conclut Alec. Et le Sébastien qu'on connaît est bien trop malin pour laisser derrière lui le moindre objet susceptible de nous aider à retrouver sa trace. On ne peut pas traquer quelqu'un avec le premier truc qui nous tombe sous la main. Il faut que ce soit un effet personnel : un héritage de famille, une stèle, une brosse avec des cheveux de la personne recherchée...
— Dommage, dit Jace. Si on avait pu le suivre, il nous aurait sans doute menés tout droit à Valentin. Je suis certain qu'il a dû se précipiter ventre à terre chez son maître pour lui rendre un rapport Complet. Il lui a peut-être raconté la théorie tordue de Hodge au sujet du lac-miroir.
—Ce n'est peut-être pas si tordu que ça objecta Alec. Ils ont posté des gardes sur les routes menant au lac, et installé des boucliers qui les avertiront si quelqu'un se téléporte dans les parages.
— Super ! Je me sens beaucoup plus en sécurité maintenant.
— Ce que je ne comprends pas, marmonna Simon, c'est pourquoi Sébastien est resté aussi longtemps dans le coin. Après avoir tué Max, il risquait de se faire prendre ; il ne pouvait plus jouer la comédie. Même s'il croyait s'être débarrassé d'Isabelle alors qu'il l'avait juste assommée, comment allait-il expliquer qu'il s'en était sorti indemne ? Il aurait fini par être arrêté. Alors, pourquoi être resté jusqu'à la fin de la bataille ? Pourquoi est-il venu me chercher à la Garde ? Je suis à peu près sûr qu'il se fichait pas mal de mon sort.
— En fait, je crois qu'il est resté pour moi, annonça Clary.
Les yeux de Jace étincelèrent.
— Pour toi ? Il espérait obtenir un autre rendez-vous torride, tu veux dire ?
Clary se sentit rougir.
— Non. Et ça n'avait rien de torride. D'ailleurs, ce n'était même pas un rendez-vous. Bref, là n'est pas la question. Quand il est venu me trouver dans la Salle des Accords, il a tenté par tous les moyens de m'entrainer dehors sous prétexte de discuter tranquillement. Il avait une idée derrière la tête. J'ignore laquelle. ?
— Peut-être que c'était vraiment toi qu'il voulait.
Devant la mine exaspérée de Clary, il ajouta :
— Non, ce n'est pas ce que tu crois. Il cherchait peut-être à te conduire auprès de Valentin.
— Valentin se soucie de moi comme d'une guigne. Ç'a toujours été toi qui l'intéressais.
Le regard de Jace s'assombrit.
— C'est comme ça que tu vois les choses ? lâcha-t-il d'un ton glacial. Après ce qui s'est passé sur le bateau, c'est toi qui l'intéresses. Ce qui signifie que tu vas devoir être très prudente. A vrai dire, ce serait une bonne idée de ne pas sortir dans les jours qui viennent. Tu n'auras qu'à t'enfermer dans ta chambre comme Isabelle.
— C'est hors de question.
— Je m'en serais douté. Tu ne cherches qu'à me pourrir la vie, pas vrai ?
— Tout ne tourne pas autour de toi, Jace, répliqua Clary avec colère.
— Peut-être, mais tu dois reconnaître que c'est très souvent le cas.
Clary réprima l'envie de hurler.
— Pour en revenir à Isabelle, intervint Simon après s’être raclé la gorge, je devrais peut-être aller lui parler.
— Toi ? s'exclama Alec. (Puis un peu gêné par sa réaction, il s'empressa d'ajouter :) C'est juste... qu'elle refuse même d'ouvrir à sa propre famille. Pourquoi elle accepterait de te voir, toi ?
— Peut-être parce que, justement, je ne fais pas partie de sa famille, suggéra Simon.
Il se tenait debout au milieu de la pièce, les mains dans les poches. Plus tôt dans la journée, en s'asseyant à côté de lui, Clary avait remarqué les cicatrices blanches au niveau de son cou et de ses poignets, vestiges des blessures que lui avait infligées Valentin. Sa rencontre avec les Chasseurs d'Ombres l'avait transformé, et pas seulement en apparence. Il avait profondément changé. Il se tenait droit, la tête haute, et accueillait les remarques de Jace et d'Alec avec détachement. Le Simon qui jadis les craignait ou était mal à l'aise en leur présence n'était plus.
Son cœur se serra, et elle s'aperçut avec étonnement que ce Simon-là lui manquait.
— Je crois que je vais aller lui parler, annonça-t-il. Ça ne coûte rien d'essayer.
— Mais la nuit va bientôt tomber, protesta Clary. On a promis à Luke et à Amatis de rentrer avant le coucher du soleil.
— Je te raccompagnerai, proposa Jace. Quant à Simon, il saura retrouver son chemin dans le noir, Pas vrai, Simon ?
— Évidemment ! s'écria Alec comme s'il cherchait à s'amender de sa réaction désobligeante. C'est un vampire... Et je viens de comprendre que tu plaisantais, ajouta-t-il. Ne faites pas attention à moi.
Simon sourit. Clary ouvrit la bouche pour protester de nouveau, puis se ravisa, sans doute à cause du regard que posa Jace sur Simon : il trahissait l'amusement mais aussi la gratitude et peut-être même le respect.
Au grand dam de Clary, le nouveau logement des Lightwood n'était pas très éloigné de la maison d'Amatis. Elle ne parvenait pas à se débarrasser de l'idée que chaque instant passé en compagnie de Jace était précieux, et qu'un jour prochain, ils seraient séparés à jamais.
Elle l'observa du coin de l'œil. Il regardait droit devant lui sans se préoccuper d'elle. Son profil se détachait sur la lumière des réverbères. Ses cheveux bouclaient sur sa tempe, dissimulant en partie la cicatrice blanche d'une Marque. L'anneau des Morgenstern, pendu à une chaîne encerclant son cou, étincelait dans le noir. Les doigts de sa main gauche étaient couverts d'égratignures : il cicatrisait comme un Terrestre, conformément aux exigences d'Alec.
Elle frissonna.
— Tu as froid ? demanda-t-il en se tournant vers elle.
— Je réfléchissais. Je m'étonne que Valentin s'en soit pris à l'Inquisiteur plutôt qu'à Luke. C'était un Chasseur d'Ombres, et Luke... Luke est une Créature Obscure. Sans compter que Valentin le hait.
— Oui, mais d'une certaine manière, il le respecte malgré sa nature.
Clary se remémora le regard que Jace avait lancé à Simon un peu plus tôt, et chassa cette pensée de son esprit. Elle détestait comparer Jace à Valentin, même lorsqu'il s'agissait d'un détail aussi insignifiant qu'un regard.
— Luke essaie de convaincre l'Enclave de penser différemment, poursuivit Jace. C'est exactement ce que Valentin essaie de faire, même si son but est différent. Luke est un iconoclaste ; il prône le changement. Aux yeux de Valentin, l'Inquisiteur incarnait la vieille garde étriquée qu'il déteste tant.
— Et puis Luke et Valentin étaient amis autrefois; ajouta Clary.
— Les Marques de ce qui n'est plus, déclara Jace et, au ton moqueur de sa voix, Clary comprit qu'il s'agissait d'une citation. Malheureusement, on est souvent plus enclin à haïr ceux qu'on a aimés jadis. Valentin réserve sans doute un sort particulier à Luke, une fois qu'il aura remporté sa victoire.
— Mais il ne gagnera pas, objecta Clary. (Et comme Jace ne répondait rien, elle reprit d'une voix forte :) Il ne peut pas gagner. Il ne va pas entrer en guerre contre les Chasseurs d'Ombres et les Créatures Obscures...
— Qu'est-ce qui te fait penser qu'ils accepteront de se battre ensemble ? rétorqua Jace, toujours sans la regarder.
Ils longeaient le canal à présent, et il gardait les yeux fixés sur l'eau, les lèvres serrées.
— C'est Luke qui t'a convaincue ? Luke est un idéaliste.
— Et c'est mal ?
— Non. Mais ce n'est pas mon cas.
La voix atone de Jace glaça le sang de Clary, « Désespoir, colère, haine. Ce sont les caractéristiques des démons. Il se comporte conformément à ce qu'il croit être. »
Ils étaient arrivés devant la maison d'Amatis ; Clary s'arrêta au pied des marches et se tourna vers Jace.
— Peut-être, mais tu n'es pas non plus comme lui.
Sa remarque fit sursauter Jace, à moins que ce ne soit le ton définitif de sa voix. Pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté la maison des Lightwood, il posa les yeux sur elle.
— Clary... (Il s'interrompit.) Il y a du sang sur ta manche. Tu t'es blessée ?
Il s'approcha d'elle, retourna son poignet dans sa main. Baissant les yeux, Clary constata avec surpris qu'il disait vrai : il y avait une tache écarlate sur la manche droite de son manteau. Elle s'étonna qu'elle soit encore aussi rouge. Le sang n'était-il pas censé noircir en séchant ? Elle fronça les sourcils.
— Ce sang n'est pas le mien.
Jace se détendit un peu.
— C'est celui de l'Inquisiteur ?
Elle secoua la tête.
— Non, je crois que c'est le sang de Sébastien.
— Quoi ?
— Oui... Quand il est venu l'autre soir, souviens-toi, il saignait au visage. Isabelle avait dû le griffer... Bref, j'ai touché son visage et je me suis mis du sang sur la manche. Je croyais qu'Amatis avait lavé mon manteau, ajouta-t-elle en examinant la tache de plus près. Mais apparemment, elle a oublié.
Jace garda son poignet dans sa main un long moment avant de le lâcher, visiblement satisfait.
— Merci.
Elle lui lança un regard interrogateur puis secoua la tête.
— Tu ne vas pas m'expliquer ce que tu as derrière la tête, hein ?
— C'est hors de question.
Elle leva les bras au ciel.
— Je rentre. A plus tard.
Elle gravit les marches du perron d'Amatis, sans se douter qu'à la seconde où elle détournait la tête, le sourire de Jace s'évanouit ; il resta un long moment immobile dans les ténèbres une fois la porte refermée, la guettant à sa fenêtre, un bout de fil entortillé autour des doigts.
— Isabelle, appela Simon.
Il avait essayé plusieurs portes mais en l'entendant crier : « Va-t'en ! » à travers le battant, il comprit qu'il avait fait le bon choix.
— Isabelle, laisse-moi entrer.
Il entendit un bruit sourd et la porte trembla sur ses gonds, comme si Isabelle venait de jeter un objet contre le battant. Une chaussure, probablement.
— Je n'ai pas envie de vous parler, ni à toi ni à Clary. Je ne veux voir personne. Laisse-moi tranquille, Simon.
— Clary n'est pas là. Et je ne partirai pas tant que tu ne m'auras pas ouvert.
— Alec ! brailla Isabelle. Jace ! Fichez-le dehors !
Simon attendit. Aucun bruit ne lui parvenait du rez-de-chaussée. Soit Alec était parti, soit il se faisait discret.
— Ils ne sont pas là, Isabelle. Il n'y a que moi.
Un moment s'écoula avant qu'elle reprenne la parole. Cette fois, sa voix semblait beaucoup plus proche, comme si elle avait collé l'oreille contre la porte.
— Tu es seul ? '
— Oui.
La porte s'entrouvrit. Isabelle apparut sur le seuil, vêtue d'une combinaison noire, ses longs cheveux ébouriffés. Simon ne l'avait jamais vue aussi négligée : pieds nus, dépeignée, sans maquillage.
— Tu peux entrer.
Elle s'effaça pour le laisser passer. Dans la lumière du couloir, il constata que la pièce, pour reprendre la formule de sa mère, avait l'air d'avoir essuyé une tornade. Des vêtements étaient éparpillés sur le sol près d'un sac de sport ouvert. Le fouet scintillant d'Isabelle était noué à un montant du lit ; un soutien-gorge en dentelle blanche était pendu à un autre. Simon ajusta ses yeux à l'obscurité. Les rideaux étaient tirés, les lampes éteintes.
Isabelle s'assit au bord du lit et le considéra d'un air narquois.
— Un vampire qui rougit. On aura tout vu ! (Elle releva le menton.) Bon, je t'ai laissé entrer. Qu'est-ce que tu veux ?
Malgré sa mine furieuse, Simon lui trouva l'air plus jeune que d'habitude. Ses yeux noirs ressortaient, immenses, sur son visage pâle et fatigué. Il observa les cicatrices blanches qui striaient la peau claire de ses bras nus, de son dos, de sa clavicule, et même de ses jambes. « Si Clary reste une Chasseuse d'Ombres, un jour elle sera, elle aussi, couverte de cicatrices », songea-t-il. Cette pensée le chagrinait moins que par le passé. C'était peut-être la façon qu'Isabelle avait d'arborer les siennes avec fierté.
Elle tenait à la main un petit objet qui brillait faiblement dans la pénombre. Simon crut d'abord qu'il s'agissait d'un bijou.
— Ce qui est arrivé à Max, ce n'est pas ta faute, dit-il.
Isabelle baissa les yeux sur l'objet qu'elle retournait sans cesse entre ses doigts.
— Tu sais ce que c'est ? lança-t-elle en le lui montrant.
Cela ressemblait à un petit soldat de bois. En y regardant de plus près, Simon s'aperçut qu'il s'agissait d'un Chasseur d'Ombres miniature en tenue de combat. La chose qui brillait, c'était la petite épée peinte qu'il brandissait ; la peinture s'était un peu écaillée avec le temps.
— Il appartenait à Jace, expliqua-t-elle sans attendre de réponse. C'est le seul jouet qu'il avait en sa possession en arrivant d'Idris. Je ne sais pas, il en avait peut-être d'autres, là-bas. Je crois qu'il l'a fabriqué lui-même, mais il n'y a jamais fait allusion. Il l'emmenait partout avec lui quand il était enfant il l'avait toujours dans sa poche. Un jour, je me suis aperçue que c'était Max qui l'avait. Jace devait avoir treize ans. Il avait dû l'offrir à Max parce qu'il se trouvait trop vieux pour ça. Bref, Max le serrait dans sa main quand on l'a trouvé. On aurait dit qu'il s'agrippait à ce jouet quand Sébastien...
Elle se tut et fit un effort manifeste pour ne pas fondre en larmes, la bouche déformée par une grimace.
— J'aurais dû être là pour le protéger. C'est à moi qu'il aurait dû s'accrocher, et pas à un vulgaire jouet en bois.
Elle jeta la figurine sur le lit, les yeux brillants.
— Tu étais dans les vapes, objecta Simon. Tu as failli y laisser ta peau, Isa. Tu n'aurais rien pu faire.
Isabelle secoua sa tignasse emmêlée.
— Qu'est-ce que tu en sais ? répliqua-t-elle d'un ton féroce. Le soir de sa mort, Max est venu nous dire qu'il avait vu quelqu'un escalader une des tours, et moi je l'ai renvoyé dans sa chambre. Il avait raison. Je parie que c'est cette ordure de Sébastien qui était allé désactiver les boucliers. Il l'a tué pour ne pas qu'il raconte ce qu'il avait vu. Si j'avais pris une seconde - rien qu'une seconde - pour l'écouter, il serait encore en vie.
— Tu ne pouvais pas savoir. Quant à Sébastien, ce n'est pas le cousin des Penhallow. Il a berné tout le monde.
Isabelle ne parut pas étonnée.
— Je suis au courant. Je t'ai entendu discuter avec Alec et Jace depuis l'escalier.
— Tu nous épiais ?
Elle haussa les épaules.
— Jusqu'à ce que tu manifestes ton intention de monter me parler. Je suis retournée m'enfermer dans ma chambre. Je n'avais pas envie de te voir.
Elle lui jeta un regard en coin.
— Je dois au moins t'accorder ça : tu ne renonces pas facilement.
Simon fit un pas dans sa direction.
— Quand mon père est mort, je savais que ce n'était pas ma faute, mais je passais mon temps à ressasser tout ce que j'aurais dû faire ou dire de son vivant.
— Ouais, eh bien là, c'est ma faute. J'aurais dû l'écouter. Et si je peux encore faire quelque chose pour lui, c'est retrouver cette ordure de Sébastien et le tuer de mes propres mains.
— Je ne suis pas sûr que ça t'aiderait...
— Qu'est-ce que tu en sais ? Tu as tué le meurtrier de ton père, toi ?
— Il est mort d'une crise cardiaque.
— Alors tu parles sans savoir.
Isabelle planta son regard dans le sien.
— Viens ici.
— Quoi ?
D'un geste impérieux, elle lui fit signe d'approcher. Il obéit à contrecœur. L'agrippant par le devant de son tee-shirt, elle l'attira contre elle. Leurs visages étaient à quelques centimètres l'un de l'autre ; il distinguait les traces qu'avaient laissées ses larmes en séchant.
— Tu sais de quoi j'aurais vraiment besoin, là ? dit-elle en détachant chaque syllabe.Euh... non.
— De distraction.
Et à ces mots, elle le poussa sur le lit. Il atterrit sur le dos parmi un tas de vêtements.
— Isabelle, protesta-t-il faiblement, tu crois vraiment que ça va t'aider à te sentir mieux ?
— Crois-moi, répliqua-t-elle en posant la main sur son torse, juste en dessous de son cœur qui ne battait plus. Je me sens déjà beaucoup mieux.
Clary était allongée sur son lit, les yeux fixés sur un rayon de lune qui se reflétait sur le plafond. Elle avait encore les nerfs à vif après les événements de la journée et ne trouvait pas le sommeil. Le fait que Simon ne soit pas rentré n'arrangeait rien. Après le dîner, elle avait fait part de ses inquiétudes à Luke. Après avoir enfilé un manteau, il s'était rendu chez les Lightwood. A son retour, un sourire amusé flottait sur ses lèvres.
— Simon va bien, Clary. Va te coucher.
Puis il était reparti avec Amatis assister à l'une de leurs réunions interminables dans la Salle des Accords. Clary s'était demandé s'ils avaient lavé le sang de l'Inquisiteur.
Comme elle n'avait rien d'autre à faire, elle s'était décidée à se mettre au lit, mais le sommeil ne venait pas. Elle revoyait sans cesse Valentin arracher le cœur de l'Inquisiteur. « Tu devrais tenir ta langue. Pour le bien de ton frère et le tien», lui avait-il dit. Mais surtout, c'étaient les secrets que lui avait révélés Ithurièl qui la taraudaient. Pour couronner le tout, elle vivait en permanence dans la peur que sa mère meure. Ou était passé Magnus ?
Soudain, les rideaux bougèrent et un rayon de lune éclaira la pièce. Clary se redressa brusquement dans son lit et chercha à tâtons le poignard séraphique qu'elle gardait sur sa table de nuit.
—Ne t'inquiète pas, c'est moi.
Une main familière, fine et couverte de cicatrices, vînt se poser sur la sienne.
— Jace ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Quelque chose ne va pas ?
Il garda le silence pendant quelques instants et, se sentant rougir, Clary serra ses draps autour d'elle : elle ne portait pour tout vêtement qu'un bas de pyjama et un mince caraco. Puis, voyant l'expression de son visage, sa gêne se dissipa.
— Jace ? Tu vas bien ?'
Immobile près du lit dans ses vêtements de deuil blancs, il l'observait d'un air grave. Il était très pâle et il avait les yeux cernés.
— Je ne sais pas trop, répondit-il d'un ton hébété, comme s'il venait de s'éveiller d'un rêve. Je n'avais pas prévu de venir. J'ai marché toute la nuit, je ne pouvais pas fermer l'œil et mes pas m'ont conduit jusqu'à toi.
— Qu'est-ce qui t'empêche de dormir ? Il est arrivé quelque chose ?
Les mots avaient à peine franchi ses lèvres qu'elle se sentit bête : quelle question ! Mais Jace semblait ne pas l'avoir entendue.
— Il fallait que je te voie, dit-il comme pour lui-même. Je sais que je n'aurais pas dû venir. Mais il le fallait.
— Eh bien, assieds-toi, alors, lança-t-elle en repliant les jambes pour lui ménager un peu de place au bord du lit. Tu m'as fait une de ces peurs ! Tu es sûr qu'il n'y a rien ?
— Je n'ai pas dit ça.
Il s'assit sur le lit, face à elle. Il était si près qu'elle n'avait qu'à se pencher pour l'embrasser... Son cœur se serra.
— Des mauvaises nouvelles ?
— Non, rien de neuf. C'est même tout le contraire. C'est quelque chose que j'ai toujours su et... toi aussi, probablement. Dieu sait que je n'ai pas réussi à le cacher.
Il scruta son visage comme pour le mémoriserai
— Ce qui s'est passé... (Il se tut, parut hésiter.) … C'est que j'ai compris quelque chose.
— Jace, murmura-t-elle et soudain, sans savoir pourquoi, elle eut peur de ce qui allait suivre. Jace, tu n'es pas obligé de…J'essayais d'aller... quelque part. Mais mes pas me conduisaient toujours ici. Je ne pouvais plus m'arrêter de marcher, de penser à la première fois où je t'ai vue. Après, je n'ai pas pu t'oublier. J'avais beau faire, c'était plus fort que moi. J'ai insisté auprès de Hodge pour que ce soit moi qui te ramène à l'Institut. Et dans ce café minable, quand je t'ai vue assise à côté de Simon, je me suis dit que c'était moi qui aurais dû être à sa place et te faire rire comme ça. Je n’arrivais pas à m'ôter cette idée de la tête : ç'aurait dû être moi. Plus j'apprenais à te connaître, plus j'en étais convaincu. Je n'avais jamais rien ressenti de tel auparavant. Une fille me plaisait, on faisait connaissance et puis je me lassais. Alors qu'avec toi, mes sentiments ne changeaient pas, au contraire, jusqu'à cette fameuse nuit à Renwick où j'ai su. En apprenant que tu étais ma sœur, j'ai pensé que le destin se fichait de moi. C'était comme si Dieu me crachait dessus. Pourquoi, je n'en sais rien. Pour avoir cru que je méritais d'être heureux, peut-être. Je ne comprenais pus ce que j'avais pu faire pour être puni à ce point.
— Moi aussi, je me suis sentie punie. J'éprouve la même chose que toi, mais c'est impossible... Il faut qu'on se fasse une raison, c'est notre seule chance d'être ensemble. Je ne veux pas que tu sortes de ma vie. Un frère, c'est mieux que rien.
— Et je serai censé rester les bras croisés le jour où tu rencontreras quelqu'un, où tu te marieras... ? J'en crèverai à petit feu !
— Non. Un jour, tu n'en souffriras plus, objecta-t-elle tout en se demandant si elle pourrait supporter cette idée.
Elle ne s'était pas projetée aussi loin que lui, et quand elle s'efforçait de l'imaginer tomber amoureux d'une autre, en épouser une autre, elle ne voyait rien qu'un tunnel s'étendant à l'infini devant elle.
— Je t'en prie. Il suffirait de ne rien dire, de faire semblant...
— Il n'y a pas de semblant qui tienne, répliqua Jace d'un ton définitif. Je t'aime, et je t'aimerai toujours.
— Clary retint son souffle. Il avait fini par les dire, ces mots qui ne s'effaçaient pas. Elle chercha une réponse, mais rien ne vint.Je sais ce que tu penses, reprit-il. Tu t'imagine que je veux être avec toi pour... pour me prouver que je suis un monstre. C'est peut-être le cas, je n'en sais rien. Mais une chose est certaine : même si du sang démoniaque coule dans mes veines, je ne pourrais pas t'aimer de la sorte s'il ne me restait pas une parcelle d'humanité. Les démons, eux, n'aiment pas. Alors que moi...
Il se leva brusquement et alla à la fenêtre. Il semblait aussi perdu que dans la Grande Salle, quand il s'était penché au-dessus du corps de Max.
—Jace ? fit Clary, inquiète, et comme il ne répondait pas, elle se leva à son tour, le rejoignit à la fenêtre, posa la main sur son bras. Qu'est-ce qui ne va pas ?
Il continua à regarder au-dehors. Deux silhouettes fantomatiques, celles d'un grand garçon et d'une fille menue qui se cramponnait à sa manche, se reflétaient sur la vitre.
— Je n'aurais pas dû te dire ça. Je suis désolé. Je suis peut-être allé trop loin. Tu semblais si... bouleversée.
Sa voix était tendue à l'extrême.
— Oui, c'est vrai. J'ai passé ces quelques derniers jours à me demander si tu me haïssais. Et ce soir, en te voyant, j'en étais arrivée à la conclusion que c'était bien le cas.
— Moi, te haïr ? répéta-t-il, médusé.
Il se pencha pour effleurer son visage du bout des doigts.
— Je te l'ai dit, je n'arrivais pas à dormir. Demain soir, à minuit, nous serons soit en guerre soit sous la domination de Valentin. C'est peut-être la dernière nuit de notre existence. Du moins, la dernière nuit normale où nous pourrions dormir et nous lever le matin comme d'habitude. Et moi, je ne pensais qu'à une chose, la passer avec toi.
Le cœur de Clary s'arrêta.
— Jace...
— Ce n'est pas ce que tu crois. Je ne vais pas te toucher, à moins que tu le veuilles. Je sais que c'est mal, mais je veux juste m'endormir et me réveiller à tes côtés, une seule fois dans ma vie. Juste cette nuit. Dans le grand ordre de l'univers, ce n'est qu'une broutille, non ?
« Pense au matin, songea-t-elle. Pense que ce sera dix fois pire de jouer la comédie devant les autres si on passe la nuit ensemble, même si c'est pour dormir. C'est comme prendre un tout petit peu de drogue ; au final, ça ne sert qu'à en vouloir plus. »
Pourtant, en fin de compte, quoi qu'ils fassent, ça ne pouvait pas être pire ni mieux. Ce qu'il éprouvait pour elle était définitif; pouvait-elle prétendre qu'il n'en allait pas de même de son côté ? Et même si elle espérait que le temps, la raison ou une lassitude progressive viendraient à bout de ses sentiments pour Jace, en ce moment elle ne désirait rien de plus au monde que cette nuit avec lui.
— Ferme les rideaux avant de te coucher. Je ne peux pas dormir avec de la lumière dans la pièce.
L'incrédulité se peignit sur le visage de Jace. Elle comprit, étonnée, qu'il ne s'attendait pas qu'elle accepte. Il la serra dans ses bras en enfouissant le visage dans ses cheveux.
— Clary…
— Viens te coucher, dit-elle doucement. Il est tard.
Et, s'écartant de lui, elle se remit au lit en rabattant les couvertures sur elle. En le regardant, elle pouvait presque les imaginer tous deux des années plus tard, si la situation avait été différente, ensemble depuis si longtemps qu'ils répéteraient la même scène tous les soirs. Que chaque nuit leur appartiendrait. Le menton dans la main, elle l'observa tandis qu'il fermait les rideaux et ôtait sa veste blanche avant de la suspendre au dos d'une chaise. Il portait un tee-shirt gris pale en dessous, et les Marques qui s'entrelaçaient sur ses bras nus brillèrent faiblement dans la pénombre comme il détachait sa ceinture et l'abandonnait par terre. Après avoir délacé ses bottes, il vint s'allonger à côté de Clary avec des gestes précautionneux. Dans la faible clarté qui filtrait à travers les rideaux, elle ne distinguait que les contours de son visage et l'éclat de ses yeux.
—Bonne nuit, Clary, murmura-t-il.
Les mains plaquées le long du corps, il respirait à peine. Glissant la main sous le drap, elle effleura la sienne. Jace se raidit à côté d'elle puis se détendit, et ferma les yeux tandis qu'un sourire étirait ses lèvres. Elle se demanda à quoi il ressemblerait au matin - les cheveux ébouriffés, les paupières encore lourdes de sommeil - et cette pensée lui réchauffa le cœur.
— Bonne nuit, chuchota-t-elle.
Et, la main dans la main tels les enfants d'un conte de fées, ils s'endormirent côte à côte dans le noir.